Deep Throat: les dessous d’un succès planétaire

“En moyenne, un enfant américain voit 2500 meurtres à la télévision avant sa majorité (dans les années 1970), mais aucun acte sexuel. Je suis persuadée que Deep Throat devrait passer à la télévision. J’ai fait à l’écran ce que beaucoup de stars américaines faisaient en coulisse. J’ai, moi, la satisfaction de ne pas être hypocrite.”

Linda Lovelace.

Une fois encore, je quitte l’univers du cinéma érotique français pour parler, le temps d’un article, de nos voisins américains et du film qui est, incontestablement, LE plus grand succès pornographique, aujourd’hui encore.

Gerard Damiano, pornographe précurseur

S’il nous fallait retenir une année dans l’Histoire du cinéma érotique/pornographique, c’est bien celle-ci: 1972. Cette année-là, deux bombes éclatent aux États-Unis. La première s’appelle Behind the green door et est réalisée par les frères Mitchell (article à venir !).

La deuxième s’appelle Deep Throat (Gorge Profonde), elle est signée officiellement Jerry Gerard, officieusement Gerard Damiano et aujourd’hui encore, il est impossible d’ouvrir un livre sur le cinéma érotique sans que ce titre n’apparaisse dans les dix premières pages !

Avant cette date, le film pornographique (ou blue movie) aux États-Unis était accessible uniquement en cabine de projection privée, dans les clubs spécialisés. Il s’agissait alors de films courts appelés loops (car projetés en boucle) genre de gonzos avant l’heure qui mettait simplement en scène une pratique sexuelle de manière non-scénarisée.

La genèse d’un succès mondial

Gerard Damiano qui, à l’époque a déjà quelques réalisations à son actif, se lance alors dans l’écriture (pratique qui se déjà doit d’être soulignée, puisque rare voire inexistante à l’époque) de Deep Throat, une comédie pornographique construite autour d’un simple gag: Une femme (Linda Lovelace) qui ne parvient pas à atteindre l’orgasme réalise que son clitoris se trouve… au fond de sa gorge. Avec l’aide du très dévoué Docteur Young (Harry Reems), et à force d’entrainements, elle parvient enfin à la jouissance.

Le docteur Young (Harry Reems) en pleine consultation

L’une des multiples légendes qui entourent ce film voudrait que Damiano ait écrit ce film pour Linda Lovelace; après que Chuck Traynor (petit ami et manager de cette dernière), ayant alors découvert son incroyable prouesse physique, lui ait gentiment fait partager l’expérience.

Et pour rester dans la très vaste dimension légendaire de Deep Throat, il me faut aborder l’arrivée d’Harry Reems sur le projet, puisque sa participation serait (presque) hasardeuse selon certains. Effectivement, l’interprète du Docteur Young ne se serait jamais présenté sur le tournage et dut alors être rapidement remplacé. Harry Reems, qui à l’époque venait de quitter le milieu du cinéma traditionnel en tant qu’acteur pour s’aventurer dans la pornographie; était ce jour-là présent sur le tournage en tant… qu’assistant caméraman. Il fut choisit en remplacement et la suite de l’histoire, on la connait 😉

La controverse

Deep Throat fut tourné en six jours seulement à Miami, pour un coût total de 25 000 dollars et était initialement destiné à être vendu sous le manteau…

Résultat: Deep Throat sera diffusé dans des cinémas spécialisés et même publics, réunira 22 millions de spectateurs et rapportera plus de 600 millions de dollars, faisant de lui, le film le plus rentable de toute l’Histoire du cinéma ! Face à l’ampleur du succès et de la polémique qui (évidemment) suivi, il fut interdit dans 23 états lors de sa sortie, et pour la première fois, des exploitants furent même poursuivis pour divers motifs… Défiant toute logique, quelques copies furent classées X, tandis que d’autres furent “édulcorées” afin de pouvoir être visionnées par des adolescents accompagnés d’un adulte. Il ne faut pas oublier qu’à cette époque déjà, le FBI menait la vie rude au milieu pornographique, ce dernier étant intimement lié à la mafia et qu’ainsi, les arrestations arbitraires et autres lois votées à la dérobée et à l’encontre du X étaient monnaie courante.

À savoir: il est aujourd’hui encore difficile d’estimer précisément les recettes de Deep Throat, puisque le film échappa durant longtemps au circuit traditionnel de distribution et fut produit (en partie) et distribué par la mafia. Les bobines étaient alors apportées aux cinémas par des coursiers, et les recettes étaient récupérées directement. Ainsi, aucune comptabilité ne fut faite, et ni Gerard Damiano, ni les interprètes et équipe du film ne put toucher de bénéfice…

Cependant, le plus grand mystère entourant l’histoire de Deep Throat reste évidemment le revirement de bord de Linda Lovelace quant à sa participation au film. Tandis qu’elle clamait haut et fort (voir la citation au début de l’article) sa fierté d’avoir pu participer à la libéralisation des moeurs dans une Amérique puritaine à travers son rôle; elle revoit radicalement sa copie quelques années plus tard… D’icône sexuelle, elle devient alors la figure de proue de l’anti-porno américain.

En 1981, Linda Lovelace publie une troisième autobiographie, Ordeal, dans laquelle elle relate son calvaire vécue sur le plateau de Deep Throat. Elle avoue alors avoir été violée et contrainte de tourner certaines scènes sous l’emprise de son ancien compagnon, Chuck Traynor.

 « À chaque fois que quelqu’un regarde Gorge Profonde, il me voit en train d’être violée. C’est un crime qui est en train de se dérouler dans ce film ; j’avais un revolver sur la tempe, tout le temps ».

Linda Lovelace, dans Ordeal, 1981.
Derrière le succès, la polémique. Ici, l’une des nombreuses manifestations féministes, un an après la sortie officielle du film.

and deep throat to you all…

Mettons maintenant de côté l’aspect médiatique de Deep Throat pour se concentrer sur l’oeuvre.

Commençons par le commencement et donc par le carton d’ouverture. Sous couvert de démarche faussement médicale, Damiano tente dès le début de se justifier de la crudité de ses images, de la même manière que durant les années 60, les pornographes Allemands et Suédois avaient fait du “film de docteur” ayant pour vocation d’instruire sexuellement les plus jeunes; leur spécialité et l’unique moyen à ce moment de diffuser un contenu pornographique/érotique en échappant à la censure. Un hommage au genre ?

Certes le film a prit quelques rides et la pratique sexuelle autrefois novatrice, qui fit incontestablement le succès du film n’émeut plus le spectateur 2.0; cependant, Deep Throat reste un film qui se distingue, aujourd’hui encore (surtout ?) du reste de la production pornographique.

Premièrement, il est scénarisé. Deuxièmement, même s’il est un peu simple, c’est un scénario qui fonctionne ! Sorte de comédie paillarde, Gerard Damiano réunit ici quelques codes fondateurs du porno tels que la célèbre représentation du corps médical à travers la figure dominant/dominée du docteur et de l’infirmière; représentation qui persiste d’ailleurs encore aujourd’hui. De même, il joue sur le double registre pornographique/humoristique, genre très répandu et largement repris par la suite, en France notamment à travers les comédies érotiques de Jean-François Davy.

Au-delà de son caractère pornographique (car c’est malheureusement tout ce qu’on retient de ce genre de film en général), Deep Throat est assez remarquable en terme de montage. Hitchcock et son éternel montage parallèle du train pénétrant le tunnel pour ne (surtout!) pas montrer le rapport sexuel devient obsolète face à un Damiano qui envoie littéralement son personnage au septième ciel avec un montage parallèle orgasme/décollage de fusée, digne d’Eisenstein (le très périlleux parallèle entre cinéma soviétique et pornographique…). Progressivement, le montage devient tellement saccadé que les plans sexuels deviennent quasi-subliminaux.

Toujours d’un point de vue esthétique, Gerard Damiano ose quelques angles audacieux quand il s’agit de filmer le coït (non, Gaspar Noé n’a rien inventé). Malheureusement, pas de screen shot possible ici, mais croyez-moi, la géométrie des corps est assez remarquable !

Pour finir, comment aborder Deep Throat sans parler de la musique. Composée spécialement pour le film, la bande-son réunit plusieurs morceaux tous d’artistes inconnus ! Mention spéciale au morceau Deep throat to you all dont le refrain est digne des plus beaux slow, pour les non-anglophones évidemment !

Enfin, si l’histoire de la création de Deep Throat et plus largement l’histoire des grands succès pornographiques américains vous intéressent, je ne peux que vous conseiller l’excellent livre de Legs McNeil et Jennifer Osborne: The Other Hollywood, l’Histoire du porno américain par ceux qui l’ont fait (éditions Allia, 2011) qui relate donc l’histoire du porno uniquement à travers des bribes d’interviews, mémoires et autres articles de journal. Ce livre est d’ailleurs LE numéro 1 de ma liste de livres sur le sujet, à découvrir ici: Les 7 meilleurs livres sur le cinéma érotique.

Et pour ceux et celles qui ne sont pas de grands lecteurs, de nombreux films ont été réalisés autour de l’univers de Deep Throat dont le documentaire Inside Deep Throat réalisé par Fenton Bailey et Randy Barbato en 2005 ou encore le film biographique Lovelace réalisé par Rob Epstein et Jeffrey Friedman en 2013.

J’espère que cet article vous a plu; à bientôt sur cinéma érotique🍑

20 thoughts on “Deep Throat: les dessous d’un succès planétaire”

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