La Bête: film d’auteur érotico-fantastique

“La Bête est un film fantastique et c’est surtout un “érotique”. Mais davantage un film sur le mécanisme du rêve. Le rêve traduit nos désirs profonds, pourquoi donc passer sous silence la tentation d’un rapport intime avec une bête (…) Les femmes qui promènent leurs petits chiens le matin sur des trottoirs vides, elles envisagent les solutions posées par leurs corps. il est difficile de vérifier combien d’entre elles trouvent des solutions – le soir. La bête créée dans mon film est à la portée de tout le monde.”

Walérian Borowczyk dans L’âge d’or du cinéma érotique et pornographique (1973-1976) de François Jouffa, Tony Crawley, Edition Ramsay, 2003. page 48

Initialement, La Bête devait être l’un des cinq court-métrages composant Les Contes Immoraux du cinéaste, réalisé en 1974. Cependant, devant l’ampleur du projet, il deviendra un long-métrage à part entière. De plus, le court-métrage initial fut censuré par la commission. Effectivement, ce passage constituait le moment le plus osé des Contes Immoraux et la thématique du viol par la bête fut immédiatement refusée. Pour que le film puisse obtenir le précieux visa d’exploitation, la scène en question dut être coupée. Ainsi, alors que la censure s’assouplit l’année suivante, Borowczyk pourra sortir l’histoire en format long, accompagné “seulement” d’une interdiction aux moins de 18 ans (réévalué depuis à 16 ans).

De Marey à Borowczyk

Un étalon en rut, le sexe dressé et les naseaux fumants, tourne autour de la jument s’offrant à lui. Les plans sont nombreux, alternant entre les inserts des sexes des équidés et les plans larges des bêtes s’agitant.

Voici sur quel étrange manège s’ouvre La Bête de de Walérian Borowczyk réalisé en 1975. Comme une sorte de continuité aux travaux d’Etienne-Jules Marey sur les mécanismes de déplacement des chevaux, Borowczyk en étudie un tout autre aspect, posant ici le décor de son film.

De la semence de l’étalon jusqu’à la bave d’escargot souillant le soulier de la comtesse Romilda, La Bête est un film organique dans lequel la question de l’humain et de l’animal imprime chaque plan.

La question de la bestialité

La figure religieuse qui est centrale dans le film, viendra condamner à de nombreuses reprises la bestialité, se plaçant alors comme le nec plus ultra de l’humanité; nec plus ultra tout de même remis en question par Borowczyk et son goût pour la provocation à travers l’attirance du curé envers son enfant de choeur…

Effectivement, l’action principale du film se déroulant quasiment à huis-clos sera le baptême tardif de Mathurin, jusqu’ici refusé par l’église pour d’obscures raisons, que nous découvrons bien évidemment à la fin du film. Ainsi, Mathurin, mi-sauvage, mi-voyeur se délectant avec une naïveté désarmante du spectacle obscène offert par les chevaux, peut se prétendre humain puisque (enfin) baptisé. Amen.

Tel est le propos du film: de l’humain à la bête, il n’y a qu’un pas. Et ce pas, il se trouve dans la sexualité. Borowczyk pose ici quelques problématiques très Freudiennes: Le fait d’accepter l’étreinte de la bête fait-il de Romilda une inhumaine ? Quant à la soeur de Mathurin et le domestique forniquant secrètement toute la journée; sont-ils toujours admis du côté de l’humanité ? Finalement, le propre de l’humain serait-il d’avoir le contrôle sur ses désirs sexuels ?

Ainsi, le sous-texte sexuel viendra hanter chaque séquence de par la subtilité de la mise en scène de Borowczyk; depuis l’omniprésence du phallique dans le décor, jusqu’à l’ambiance libidineuse qui pèse sur chaque scène.

Lucy, la pureté incarnée s’adonnant à la masturbation.

Leçon de mise en scène selon Borowczyk

Poussant le concept de l’effet Koulechov à son paroxysme, Borowczyk fait raisonner chacun de ses plans avec le précédent, alimentant davantage le propos du film. C’est la cas par exemple pour la première séquence du film. Celle-ci met en scène la violence de l’acte sexuel chez l’animal et se termine avec un plan sur le regard de Mathurin qui observe. La deuxième séquence débute maintenant sur une statuette d’Athéna, déesse de la guerre et de la sagesse; mais surtout symbole ultime de l’humanité; les Dieux étant le propre de l’Homme. Doit-on en déduire que Mathurin se trouve à mi-chemin entre ces deux mondes ?

De même, la présence récurrente d’animaux dans certaines scènes viennent souligner le combat incessant se jouant ici entre l’humain et la bête. Ainsi, l’escargot souille la main meurtrière du Duc de Balo durant son sommeil; tout comme il viendra souiller le soulier de Romilda lorsque celle-ci forniquera avec la bête. La mince frontière venant séparer l’humain de l’animal rappelle évidemment (au-delà même du thème du film) le conte de La Belle et la Bête dans lequel le prince est transformé en bête de par son comportement jugé indigne d’un humain.

La question de la féminité

Tandis que le clergé et la noblesse tentent de refouler leur bestialité (meurtre et autre pédophilie…), la représentation de la femme est bien particulière. Il y a la frigide tante Virginia, puis Clarisse de l’Espérance qui passe son temps à forniquer avec le domestique de couleur. Il y a aussi Lucy, la jeune vierge naïve puis enfin Romilda, la damnée de la famille. Ainsi, contrairement aux hommes, toutes sont définies presque uniquement par leur rapport à la sexualité.

Par ailleurs, un parallèle évident est crée entre Lucy et Romilda, à la fois scénaristiquement mais aussi en terme de mise en scène. Lucy débarque au château en tant qu’enfant: vierge et insouciante. La nuit qu’elle passera sur les lieux fera office d’apprentissage sexuelle (accélérée). Effectivement, la jeune femme rêvera de Romilda se faisant prendre par la bête, reprenant à son compte l’expérience de son ainée. Via un habile montage parallèle, les deux femmes seront effectivement liées, tandis que Mathurin sera assimilé à la bête. De la même manière, Romilda s’enfuit du château entièrement nue, tout comme Lucy quittera le château uniquement couverte d’une peau de bête… La fin du film nous éclairera sur le parallèle existant entre les deux femmes, mais loin de moi l’envie de spoiler…

Romilda (Sirpa Lane) s’abandonnant à la bête.

Réception

Le film connu un petit succès et fut présenté hors-compétition au festival du film fantastique d’Avoriaz en 1975. Bien loin d’une success story à la Emmanuelle (il en réalisera d’ailleurs le cinquième opus en 1987) La Bête restera cependant l’un des films cultes du cinéma érotique de par son curieux mélange érotico-fantastique.

De ce film, le spectateur gardera en mémoire la grande beauté esthétique des plans et l’acuité du montage; Borowczyk ayant une vision artistique bien particulière de par son passif d’artiste- plasticien surréaliste.

Tandis que le “mauvais porno” mettra en scène le sexe dans des séquences davantage anecdotiques que véritablement ancrées dans le récit, Borowczyk livre ici un film érotique avec finalement peu de séquences sexuelles mais d’une grande efficacité; tout en jouant avec la tension (pas que sexuelle !) du spectateur, faisant apparaître la bête pour la première fois à la 58ème minutes, sur 1h34 de film…

J’espère que cet article vous a plu; à bientôt sur cinéma érotique 🍑

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