L’Histoire du cinéma érotique français

Parce que le cinéma érotique, au même titre que le film noir ou la comédie musicale, a sa propre histoire et ses propres grandes dates venant se tisser (plus ou moins étroitement) dans l’Histoire du cinéma dit “traditionnel”; je vous propose aujourd’hui une chronologie détaillée de l’Histoire du cinéma érotique français construite à partir de mes nombreuses lectures.

Avant de commencer, sachez que cette chronologie n’est pas exhaustive; tout comme l’Histoire de la peinture ou de la littérature, il est difficile d’en retracer l’entièreté, sans omettre aucune date ni oeuvre. J’ai alors sciemment choisis les dates et les faits qui me paraissent être cruciaux dans l’évolution de ce cinéma; en tentant tout de même de rester la plus objective possible.

De plus, le film érotique ayant été très souvent réalisé et/ou produit de manière clandestine jusque dans les années 1940 (mais nous verrons tout cela en détails), son Histoire reste, aujourd’hui encore, peuplée de mystères…

Les origines

Bien avant la création du cinéma en 1895, l’iconographie et la représentation pornographiques peuplaient déjà largement les foires et autres spectacles clandestins. Au Moyen-Âge par exemple, la fête des fous qui était le jour de toutes les libertés mettait déjà en scène un spectacle populaire empreint d’une bonne dose d’obscénité; à savoir que même les prêtres et les grandes figures du clergé défilaient nus ou bien travestis (selon les goûts de chacun…) dans les rues et les églises, récitant au passage des chansons paillardes et s’adonnant à des pratiques impudiques, seul ou bien en groupe.

L’anecdote du jour: À la même époque, les femmes japonaises adultères étaient punies en subissant… un bukkake. Exhibées sur la place du village, les hommes venaient témoigner de leurs mépris en lui éjaculant dessus, devenant par la suite une pratique courante de la vidéo pornographique.

En 1400 apparaît le premier moyen de diffusion d’iconographie pornographique avec l’invention de la xylographie (gravure sur bois) permettant la reproduction en série des clichés provenant de dessins ou de peintures.

La photographie dite “obscène”

Inventée en 1825, la photographie vient rendre la contemplation de pratiques sexuelles plus attrayante puisque plus réaliste, même si il faudra attendre 1850 pour parler d’un véritable marché de la photographie “obscène”, avec la possibilité de tirages en grand nombre. Des photographies clandestines se vendant la plupart du temps dans les arrières-boutiques des marchands d’estampes, comme une sorte de marché de l’art parallèle.

“En effet, grâce aux archives de la préfecture de police de Paris notamment, des documents inestimables témoignent de l’activité de répression du commerce des obscénités sous le second Empire et plus précisément celui de la photographie. (…) La photographie obscène était fabriquée par des photographes professionnels maîtrisant une technique nouvelle et possédant le matériel nécessaire. Ces photographes constituèrent des réseaux avec des modèles, des coloristes (…), bref, toute une chaîne d’acteurs et d’intervenants entre le producteur et le client, chaîne devant, en échange des photographies, faire remonter de l’argent. (…)

Entretien de Frédéric Tachou dans Histoires du cinéma x – Jacques Zimmer, éditions nouveau monde, 2011, pages 23 à 25.
exemple d’archive de photographie obscène. Sur la partie de gauche, le motif de condamnation et les potentiels détails tels que le nom du modèle ou du photographe et le lieu de prise de vue.

Le film pornographique primitif

Selon le théoricien spécialisé dans le cinéma érotique, Jacques Zimmer, rien ne permet de dater précisément l’apparition du premier film à caractère érotique puisque la réalisation de ces derniers était clandestine et déjà massivement censurée; ainsi, même si quelques restes de films ont été retrouvés, aucune date, ni nom ne figurent au générique…

Mais sans pour autant pouvoir dater de manière officielle la réalisation du premier film pornographique, il est certain que, dès l’invention du cinéma en 1895, la volonté de mettre en scène l’intimité de la femme était déjà présente, principalement de par le caractère hautement voyeuriste du cinéma. Cependant, loin de représenter la moindre pratique sexuelle à l’écran, le spectateur devait se contenter des prémices du strip-tease, avec la mise en scène de jeunes femmes se déshabillant avant d’aller se coucher, ou plus largement filmées dans l’intimité de leurs chambres; sans jamais montrer cependant de réelle nudité; le maillot de couleur chair étant de mise, tout comme l’utilisation habile de l’ellipse au moment crucial.

Plusieurs s’accordent à dire que le premier film érotique date de 1897 et est signé Méliès, avec son court-métrage Après le Bal mettant en scène une femme (et pas n’importe laquelle puisqu’elle épousera Méliès quelques années plus tard) qui prend un bain.

Après le bal de Georges Méliès, 1897

A Free Ride, 1915

Une fois le sujet du déshabillé féminin épuisé, les limites du montrable évoluent alors rapidement. Il faudra attendre 1915 (date approximative d’estimation puisque sans visa, ni générique, il reste impossible de dater précisément le film, ni d’en accorder les mérites à qui que ce soit: ici, le carton d’ouverture indique une réalisation de A wise guy ou Un prétencieux, moyen habile (et drôle) d’éviter les représailles) et la “sortie” du film A free ride pour assister au premier véritable film pornographique.

À savoir: en 1916 est crée la première commission de censure cinématographique. Cette année-là, pas moins de 145 films seront censurés…

Extrait de A free Wide de A Wise Guy donc…

Le boom des années 1930

Les années suivantes verront se multiplier les films à contenus sexuels, notamment avec la création du projecteur 9,5mm (ou Pathé-Baby) par Pathé en 1922 , puis de la caméra Pathé-Baby l’année suivante; deux outils facilitants l’utilisation d’un matériel auparavant réservé aux professionnels. La diffusion des films se développe alors dans des cercles plus intimes, et les tournages deviennent plus courants et moins pénibles de par la facilité d’utilisation de cette nouvelle caméra.

Les années 1930 verront alors naître un véritable boom de la production pornographique clandestine. Cependant, l’outil cinématographique devenant à la portée de tous, la qualité des films deviendra alors inégale. N’est pas cinéaste qui veut. Se multiplieront alors au sein des nombreuses réalisations, des fautes de raccords, d’exposition ou de cadrage; on peut ainsi dire que le cinéma pornographique amateur naît à ce moment.

1925-1945: le cinéma de bordel

Pornographie vient de “porne”: prostituée et “graphos”: écrire, peindre.

À l’origine, la pornographie est donc l’action de peindre ou d’écrire sur des prostituées. C’est donc presque naturellement que les cinéastes érotiques se tournent vers les maisons closes pour répondre à la demande toujours plus importante du public. Et si beaucoup de films étaient réalisés dans les quelques 1500 maisons closes existantes entre 1925 et 1945, la diffusion de films était aussi chose courante dans les salons d’attente des maisons, en tant que stimulants ou même films d’apprentissages pour les plus novices…

Dans ce genre de film, les prostituées étaient alors les seules “professionnelles” puisqu’elles étaient mises en scènes en plein ébat avec des clients, et les plus fortunés d’entre eux pouvaient même passer commande d’un “scénario” précis à tourner avec la prostituée de leur choix. Ces activités clandestines prendront fin en 1946 avec la fermeture des maisons closes.

1946-1960: le creux de la vague

La sexualité disparaît drastiquement des écrans durant ces années d’après-guerre; les comédies et les drames se partageant à eux deux le cinéma français. Durant cette période, les amateurs de cinéma érotique devront se contenter de quelques films de pensionnat, de prison, de prostitution ou encore de naturisme (les maisons closes étant maintenant fermées, le naturisme reste le moyen le plus simple d’avoir accès à une partielle nudité; la plupart du temps sous couvert d’éducation sexuelle…).

1960: la libération sexuelle

Le début des années 1960 voit naître le cinéma de la nouvelle-vague française et sa vocation à vouloir briser les codes moraux et autres schémas sexuels instaurés par une génération vieillissante. Chez leurs voisins belges, c’est le cinéma expérimental qui entre en scène, avec la recherche de nouvelles formes et la volonté de renverser un cinéma jugé trop classique et obsolète. La sexualité sera alors un thème récurrent et un moyen de repousser les limites du classicisme.

De nombreux cinéastes peuvent alors explorer, pour la première fois, une sexualité débridée à l’écran sans forcément flirter avec la clandestinité. En 1969 est même crée la Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes (section crée à la base pour concurrencer la compétition officielle et montrer aux spectateurs un “nouveau” cinéma venu de tout horizon); durant laquelle sera proposé des films peu habitués des compétitions officielles tel que le court-métrage Fuses de Carol Schneemann dans lequel elle se filme en plein coït.

L’évolution des moeurs durant cette décennie sera évidemment motivée et soutenue par les événements de Mai 68 et le large contexte de libération sexuelle (cette même année, les États généraux demanderont la suppression de la censure). De plus, la sexualité libérée ne restera pas cantonnée au genre érotique mais imprègnera progressivement le récit de quelques films dits “classiques” tel que Le Vice et la Vertu de Roger Vadim (1963). En parallèle, un véritable cinéma “d’auteur” érotique venu des pays scandinaves (dont les moeurs sont depuis longtemps bien plus légers) cartonnera au box-office français avec notamment Jeux de nuit de Mai Zetterling (sortie en 1966 et qui réunira 158 309 spectateurs) ou Je suis curieuse de Vilgot Sjoman (1968) qui lui, cumulera 222 207 spectateurs.

Début 1970: la consécration

Outre -Atlantique, les spectateurs découvrent le film pornographique le plus rentable de l’histoire avec Deep Throat de Gérard Damiano (1972). Au même moment en France, la censure religieuse bat de l’aile et le cinéma érotique devient un véritable phénomène: en 1970, 12 films pornographiques dépasseront la barre des 50 000 entrées. En 1971, ce seront 17 films pour enfin culminer à 331 films en 1973 ! 

En 1972, Bernardo Bertolucci réalise Le dernier tango à Paris dans lequel une scène marquera l’histoire du cinéma: la scène dite “de la sodomie et la motte de beurre”… Cette scène aura fait couler beaucoup d’encre jusqu’à récemment encore; mais ce film est avant tout le signe d’une fusion entre un cinéma d’auteur quasi-élitiste et le cinéma érotique jadis réprimé.

L’objet du scandale dans Le Dernier tango à Paris

En 1974, la censure au cinéma prend fin avec l’élection de Valérie Giscard d’Estaing . Les gardiens de la “décence” mutilant jusqu’alors le cinéma érotique à grands coups de cut, disparaissent progressivement, laissant la sexualité sous toutes ses formes envahirent les écrans, allant de la zoophilie (sous-genre par ailleurs très répandu dans les pays scandinaves) au sado-masochisme, en passant par la scatophilie.

Dans ce contexte nouvellement libertaire et la fin des Trente Glorieuses, cette décennie verra émerger de nombreux cinéastes qui marqueront l’histoire du cinéma érotique français tels que José Bénazéraf, Jean-François Davy, Paul Vecchialli, Max Pécas ou encore Francis Leroi.

L’année 1975 sera l’année de tous les records. Le nombre de salles consacrées à la diffusion érotique est désormais de plus de 200 en France. De plus, les recettes de ces films représentent 25% des recettes cinématographiques générales (contre 12% l’année précédente). Cette même année, le nombre de films ayant dépassé la barre des 50 000 entrées s’élève maintenant à 43 (contre 31 en 1974 et 34 en 1976). Sur 501 films sortis cette année-là en France, 163 sont des films érotiques, ce qui motivera certainement la création du premier (et unique) festival de cinéma porno, à Paris.

Ces chiffres démontrent clairement la légitimité du cinéma érotique au sein du système traditionnel et qui nous paraît actuellement, difficilement concevable. À titre d’exemple, cette année-là, un film érotique comme Emmanuelle de Just Jaeckin totalisait 49 000 entrées rien qu’à Metz, contre 28 600 entrées pour le film devenu culte L’Exorciste de William Friedkin.

Il faut dire qu’en 1975, certains films érotiques, comme Exhibition de Jean-François Davy était diffusé dans des salles de cinéma “public” (Exhibition fut diffusé dans pas moins de 9 salles appartenant à l’UGC). Difficile aujourd’hui d’imaginer aller voir un film pornographique à l’UGC du quartier…

1976: la fête est finie

“La suppression de la censure politique au cinéma (…) est définitivement acquise. Mais la libération ne doit pas conduire à la multiplication des productions étalant la violence et la perversion. J’invite le gouvernement et la profession à se concerter pour remédier aux excès actuels”

Valérie Giscard d’Estaing, le 8 octobre 1975 en Conseil des ministres.

Face au débordement imprévisible du phénomène “porno” (sa part du marché est passée de 12% à 24% en deux ans; et sa diffusion ne se limite plus aux salles spécialisées mais déborde maintenant sur le circuit public…), le gouvernement décide une nouvelle fois de prendre le problème que pose le cinéma érotique à bras-le-corps, dans l’optique de le renvoyer à son rang de cinéma marginal et minoritaire.

Le 31 octobre 1975, un décret annonce de nouvelles mesures: la production pornographique ne pourra bénéficier de subventions au titre du soutien financier de l’État à l’industrie cinématographique ET aucune subvention ne sera allouée aux propriétaires de salles spécialisées dans cette activité. 

Au-delà même de vouloir contenir la création pornographique à son rang de sous-genre, sorte de bâtard cinématographique; ce décret fait office de mise à mort de tout un genre.

Le 30 décembre 1975, une nouvelle loi est votée qui viendra à nouveau museler le cinéma érotique et le ghettoïser pour de bon. Cette censure “économique” institue alors le classement X décerné aux films pornographiques ou d’incitations à la violence. L’amalgame commence alors …

Une semaine plus tard, on enterre vivant le cinéma pornographique en votant une loi sur : la majoration de la TVA qui passe alors de 17,60% pour un film dit “classique” à 33% pour un film interdit aux moins de 18 ans, une taxe “spéciale” de 300 000 francs pour la diffusion de films érotiques étrangers, ainsi qu’une taxe spéciale additionnelle majorée à 50% pour les exploitants de salles spécialisées. De plus, la publicité ou la promotion de films érotiques, même sur les devantures des cinémas est désormais formellement interdite. 

La ghéttoïsation du cinéma pornographique

Ces lois prétendant vouloir contrôler et freiner la production pornographique, tout en protégeant la morale ne suffiront pas à enrayer la machine, bien au contraire.

En privant les pornographes d’exercer librement au sein d’un cinéma aidé et encadré, ceux-ci sont contraints de retourner une fois encore à la clandestinité (en ce qui concerne en tout cas les petites structures de production…)

La chasse au porno fait son grand retour; remettant alors au goût du jour les injustices allant de pair: loin d’avoir une commission spécialisée surveillant la totalité des productions érotiques, le “ixage” se fait parfois de manière totalement aléatoire, se basant parfois sur un titre légèrement controversé sans avoir réellement visionné le film dans son intégralité.

L’un des plus gros scandales du “ixage” restera le film L’Essayeuse de Serge Korber (1976) dont la totalité des bobines sera détruite sur ordre de la commission de censure. (il est d’ailleurs le seul film depuis la libération de 1944 à avoir écopé de ce sort).  Cette (trop) lourde peine fera figure de mise en garde pour la profession, malgré un film, qui ne sera pas plus pornographique qu’un autre…

Extrait de l’Essayeuse de Korber

Comme on peut l’imaginer, la production érotique bat de l’aile; le pourcentage de films à plus de 50 000 entrées passe de 26,38% en 1975 à 18,47% en 1976, pour terminer sa chute à 8,33% en 1980…

Mais même si le public n’est plus au rendez-vous (avec la ghettoïsation du genre, voir un film pornographique est maintenant devenu un passe-temps honteux), la production augmente (des films petits budgets surtout): par exemple, la semaine du 22 septembre 1977, le porno représente 67% des sorties de la semaine ! De plus, tandis que l’on comptait 111 salles spécialisées en 1975, on en dénombrera pas moins de 160 l’année suivante ! De même que le nombre de films “ixés” augmente jusqu’en 1978.

“Le match nul engagé entre pouvoirs publics et pornographie est à peu près nul, écrit Francis Courtade, l’effet de dissuasion n’ayant pas réussi, l’industrie prospère. (…) Le cas d’Alpha France (société de production X fondé par Francis Mischkind en 1972) est caractéristique qui voit, sur ses 18 films (tous français) distribués d’août 1976 à août 1977, 8 dépasser les 100 000 entrées et 9 atteindre ou dépasser les dix semaines d’exploitation. Au classement général des distributeurs, la société de Mischkind se situe au 3ème rang (après la Fox et Disney !) avec plus de 2 millions de spectateurs.”

Histoires du cinéma X – Jacques Zimmer, éditions nouveau monde, 2011, page 281.

Cependant, comme l’explique par la suite le théoricien Jacques Zimmer, ces records ne sont finalement qu’un trompe l’oeil, puisqu’en 1977, Alpha France enregistre une baisse de 25%. Progressivement, les salles spécialisées ferment, les spectateurs se raréfient davantage et la production chute.

Deux catégories de pornographes apparaissent alors: celle qui tente une reconversion dans le cinéma classique, parmi eux Max Pécas ou Jess Franco, sans grand succès; tandis que l’autre catégorie continue d’explorer le genre jusqu’à ses extrêmes, le X justifiant quelque part une sorte de champs libre d’expérimentation. De cette semi-liberté naîtra le cinéma hard, à travers des figures de proues tels que Francis Leroi et son film Je suis à prendre (1977) ou encore Gérard Kikoïne (Bourgeoise et pute, 1981).

Les plans larges deviennent alors des plans serrés sur les sexes ou les visages des protagonistes en plein ébat, le montage devient plus morcelé et l’insert pornographique apparaît (on voit d’ailleurs naître le commerce d’inserts ou stocks shots d’éjaculation ou de jouissance: un même insert pouvant être recyclé dans bon nombre de film). 

On assiste aussi à la “hardisation” de films à l’origine soft comme Blanche Fesse et les sept mains de Michel Baudricourt (1981) ou encore James Bande OO sexe, toujours de Baudricourt et sortie en 1982. On imagine aussi la vie sexuelle des héros du grand écran comme Zorro ou Tarzan à travers des remakes pornographiques. Bref, il y en a pour tous les goûts !

1980: la transition vidéo

Avec l’arrivée en 1981 de François Mitterand à la Présidence Jack Lang au Ministère de la culture, la répression de la pornographie connaît un nouveau souffle, contre tout attente. Les pornographes s’empressent alors de remplacer les copies originales de leur films par des copies “censurées”, perdant ainsi la substantifique moelle de leur art.

À la même époque, en 1982, la vidéo (qui avait démarré en 1979) trouvait sa plénitude sur le marché. (…) comme elle n’inquiétait personne, elle pouvait importer des films étrangers qui faisaient l’objet de projections publiques dans les sex-shops. Nous, gens de cinéma et du 35mm, étions étouffés: les mêmes films proposés dans nos salles faisaient immédiatement l’objet de poursuites, soit économiques (la taxe des 300 000 francs), soit administratives et judiciaires pour défaut éventuel de visa, etc… Les producteurs vidéo comme Marc Dorcel ont commencé à récupérer des réalisateurs comme Didier Philippe-Deschamps, des comédiens et des comédiennes.”

Francis Mischkind dans Histoires du cinéma X – Jacques Zimmer, éditions nouveau monde, 2011, page 352.

Le cinéma érotique est au plus mal, c’est alors naturellement que les producteurs et autres réalisateurs se tournent vers la vidéo, profitant à ce moment-là d’un vide juridique sur la classification pornographique des contenus. Les salles se mettent alors à projeter de la vidéo, des ciné-clubs spécialisés apparaissent, et la location vidéo voit le jour.

Les années 1980 connaîtra un évènement majeur ayant eu des répercutions directes sur l’industrie pornographique: l’apparition du SIDA, en France en 1982. Le cinéma porno est désigné comme vecteur de la catastrophe et le port du préservatif devient obligatoire.

Autre évènement important de cette décennie: la première diffusion télévisuelle d’un film pornographique le 31 août 1985.  Et c’est Exhibition de Jean-François Davy (1975) qui inaugure alors le programme “porno du samedi soir” sur Canal +, suivront quelques classiques américains comme Gorge Profonde (Gérard Damiano, 1972) ou Derrière la Porte Verte des frères Mitchell (1972), et des français comme Le sexe qui parle (Claude Mulot, 1975) ou Emmanuelle 4 (Francis Leroi et Iris Letans, 1984).

1990: le hard à domicile

Avec cette première diffusion télévisée et l’apparition des cassettes vidéos, le film hard envahit maintenant les foyers. En 1991, Canal + crée le Journal du Hard avec la diffusion d’un film pornographique chaque premier samedi du mois, à minuit.

Une nouvelle vague de vidéastes pornographiques apparaissent, calquant leurs réalisations sur le modèle du X américain hardcore tels que John B. Root ou Marc Dorcel.

Le cinéma hard est alors dédiabolisé et même légitimé avec la création de nombreuses revues spécialisées (Vidéo 7, Hot Vidéo ou encore Télé Ciné Vidéo). Les hardeuses investissent désormais les chambres avec des posters grandeur nature, et la presse people fait choux gras avec les nombreuses mésaventures des stars du X (Traci Lords et autre Catherine Ringer régalant les plus curieux).

La location et la vente par correspondance de vidéos pornographiques se banalise (280 000 cassettes étaient déjà vendues en 1986),tandis que le piratage de copies hard explose ! Le cinéma pornographique se divise alors en deux.

Les années 2000: un renversement des codes

Les années 2000 verront naître un virage important dans l’industrie pornographique. Suite à une demande de contenus toujours plus importante de la part du spectateur maintenant familiarisé avec le hard; les productions doivent repousser les limites, à la fois d’un point de vue éthique, et financier.

Tandis que les pratiques sexuelles nouvelles et toujours plus extrêmes envahissent les écrans (bukkake, snuff movies et autre throat gagger) afin de satisfaire une demande toujours plus importante de la part d’un public désormais aguerri, le nouveau vidéaste porno va adapter son format à ces nouvelles conditions de tournage (moins de jour de tournage, moins de budget), ainsi vont naître les sous-genres du pro-am et du gonzo.

Le pro-am qui est une contraction entre professionnel (producteur et réalisateur) et amateur (les comédiens et comédiennes) tandis que le gonzo (genre initié aux États-Unis dans les années 80 par John Stagliano et ses faux reportages en caméra portée) est une vidéo dénuée de scène de comédie (qui peuplait jadis le cinéma érotique), se focalisant exclusivement sur l’acte sexuel; tourné de manière quasi-documentaire, très souvent caméra à l’épaule, sans éclairage, et au plus proche de l’action.

HPG, acteur, réalisateur, producteur et pionnier du gonzo français

Ces deux catégories font sensiblement appel aux mêmes méthodes de production avec la disparition de scénario venant lier les différentes séquences de sexe. Cette disparition scénaristique est la double conséquence à la fois de la (souvent) mauvaise qualité des scénarios pornos et du spectateur qui zappe, en passant directement à l’essentiel (la scène sexuelle); puis, l’apparition de la hardeuse (souvent amatrice) qui vient remplacer la comédienne érotique des temps passés, perdant quelque part la notion de jeu.

De plus, quand un film érotique nécessitait un budget important, la production d’un gonzo coûte en moyenne entre 3000 et 10 000 euros; avec une durée de tournage de quelques jours tout au plus ! Actuellement, le champion invétéré du pro-am est sans conteste la société Jacquie et Michel, crée en 1999 et qui aurait généré pas moins de 25 millions d’euros de chiffres d’affaires en 2017.

Le fossé entre ce que rapporte le porno et ce qu’il coûte se creuse davantage avec l’apparition de gros sites spécialisées comme PornHub (crée en 2007 par la société Mindgeek qui, au passage possède aussi Youporn…) ou Xvidéos (lui aussi crée en 2007 par WGCZ Holding) dont le système repose sur le téléchargement illégal et le streaming de vidéos (parfois volées) et dont l’argent engrangé n’est pas redistribué aux productions, contraignant alors l’industrie à se serrer encore davantage la ceinture et à produire du contenu de plus en plus low-cost, et donc à sous-payer les équipes et les hardeurs, à dégrader les conditions de travail en demandant des pratiques toujours plus extrêmes, et à exterminer le peu d’exigence artistique qui restait au genre. L’éternel cercle vicieux…

“On en revient toujours au même truc, on est entouré d’incompétents (…), de gougnafiers, de gens qui n’ont absolument aucune vision artistique et s’en contrefichent royalement (…) On peut avoir des ambitions artistiques, une exigence vis-à-vis du travail et une éthique dans la précarité (…) avec Mike (un autre réalisateur), nous avons envisagé à un moment que le porno ne serait pas un genre cinématographique à part entière. À cause de la manière dont il est pensé et fabriqué par les gens du X, il s’apparentait plus au snuff movie.”

Le réalisateur Jack Tyler – “Journal de la chair” pour Technikart.com, 26 juillet 2006.

Le porno 2.0

À l’heure actuelle, la VHS a disparu, le DVD est voué au même destin et la VOD tente de se faire une place parmi la masse de sites proposant du porno en streaming.

Tandis que Marc Dorcel gère d’une main ferme l’entreprise devenue familiale (il travaille maintenant avec son fils), et que John B.Root continue (tout de même parmi quelques gonzos) à défendre un cinéma porno scénarisé, ils semblent être seuls face au phénomène pro-am toujours plus grandissant. Maintenant que tous les téléphones portables permettent de filmer de manière correcte, la vidéo gonzo est devenue à la portée de tous, encore faut-il ne pas être trop regardant sur la qualité du contenu et la morale qui se cache derrière…

Cependant, parmi cette masse de porno amateur, une lueur d’espoir brille. La résistance est bel et bien là et elle gagne progressivement du terrain. La résistance, c’est ce cinéma “d’auteur”, de Bertrand Bonello à Gaspar Noé qui s’emparent du genre, tentant de lui rendre ses lettres de noblesse et réhabilitant le scénario au sein de la production.

La résistance, c’est aussi ces hardeurs(ses) qui s’emparent des manettes afin de sauver le navire, comme Ovidie, qui réalise, produit, utilise son image afin de réhabiliter un genre en perdition.

Ovidie dans Le Pornographe de Bertrand Bonello (2001)

Si cet article a stimulé votre curiosité quant à l’Histoire du cinéma érotique, je vous conseille vivement de vous tourner vers l’ouvrage de Jacques Zimmer, Histoires du cinéma X (éditions nouveau monde, 2011) qui est une vraie pépite !

J’espère en tout cas que cet article vous a plu, si c’est le cas, n’hésitez pas à le partager sur les réseaux 😉

Image d’en-tête: Les Bananes mécaniques, de Jean-François Davy, 1973.